D’ici et d'ailleurs — Dernières nouvelles

Michel Deguy
par Michel Deguy

Miscellanée d’événements commentés, de réflexions et de poèmes.

De l’Univers

Hier j’ai appris que l’Univers était plat ; plat comme la main, comme Euclide. Je m’en réjouis. C’est M. Lange qui l’a montré ; en lançant un ballon (« Boomerang ») de détecteurs à quarante mille mètres au-dessus de l’Antarctique, là où il fait froid (-270°). La photo du rayonnement cosmique de fond (RCF) rend manifeste le fait ( ?) que l’Univers n’est ni sphérique, ni cabossé, mais plat : les parallèles ne peuvent s’y croiser. Il est en expansion infinie ; elles ne se rencontreront jamais ; il ne s’effondrera pas. Cela rassure.

J’aimerais savoir pourquoi Andrew Lange s’est suicidé à 52 ans.

De Copenhague

Les humains ont scarifié, épilé, troué, rasé, essoré, brûlé (… la suite chez Rabelais) la face de la terre, la terre de la terre, et l’eau de la terre, en peu de millénaires, puis de siècles, enfin en peu d’années : maintenant. Voilà qu’ils se chipotent pour un ou deux degrés de « réchauffement climatique ». Une ruade formidable de la monture terrestre, qui nous supportait, se prépare ; et il paraît que « l’écologie » a encore ses « sceptiques »… Le mot serait trop « savant » peut-être, comme en pharmacie ? Je propose le remède de cheval d’un néologisme un peu moins grec : un géocide se prépare. Quelques jours après Copenhague, Haïti. Bien entendu le séisme ne fut pas « causé » par le trou d’ozone ou une émission de gaz. Mais le rapprochement des deux favorise une vision : dommage que le congrès danois n’ait pas eu lieu à Port-au-Prince.

Du satrape septimaniaque

Le populisme de gauche et celui de droite sont un seul et même. C’est le fond idiotique (étymologiquement) de ce qui nous fait être nous, « français », et pas autres : à la recherche de quoi est partie l’enquête sur « l’identité nationale » en espérant trouver « du gros rouge qui tache » (Nicolas Sarkozy). Et justement ce qu’il y a de prometteur dans l’immigration, c’est que l’arrivée de nouveaux venus dissolve à la longue le bloc dur populiste, l’inaliénable « préférence nationale » connue depuis toujours sous le nom de vulgarité franchouillarde, celle que les manifestations de masse, principalement les sportives, ressoudent aussitôt. Les propos de Georges Frêche suivent, provoquent, ce premier mouvement « national » — i.e. culturel — qu’il faut redresser pour être « correct » (politiquement), et que la chaleur communicative du banquet des « pays » réengendre (ou, notons-le, l’indifférence ou la moquerie des autres « à l’étranger »). « Oui, ce serait mieux pour l’équipe nationale s’il y avait quelques blacks en moins. » Ou le « pas catholique » méfiant du vieux fonds français (voire gaulois) contre les parpaillots et les juifs… Axiome : ne suivez jamais le premier mouvement… C’est le mauvais. Mais c’est le premier, à gauche comme à droite.

La difficulté terrible, et, donc d’abord pour la pensée, la philosophie politique (la « philosophie première »), se concentre dans cette formule : comment séparer le peuple de lui-même ? Cette différence intrinsèque est d’abord l’objet d’une distinction intelligible, œuvre du discernement qui le pense — et qu’il s’agit ensuite d’opérer dans les faits (comme la séparation des Pouvoirs), la pratique politique, l’action.

Pourquoi et comment ? Parce que le peuple, celui de Pascal, de Rousseau, de Michelet et jusqu’à Jaurès, c’est indivisément la « populace » (son nom dans les romans), le populisme, et la volonté générale ; « les gens » de la doxa et le bon-sens-chose-du-monde-la-mieux-partagée, le jugement du bien commun, le sens de la justice, lui-même confondu (et donc à discerner !) avec l’intérêt général qui est toujours particulier par rapport à l’instance de degré supérieur, (plus habile, en logique pascalienne, c’est-à-dire paradoxal). Commente opérer cette division ? C’est la question, aporétique, de la constitution, de la démocratie, des partis.

Du président

Entre tromper et se tromper, la différence, infime, permet le jeu leurrant de la promesse. Entre mentir et se-tromper, comme les mots sont deux, on croit volontiers que les choses sont deux. Mais la distinction n’est pas plus facile qu’entre deux rougeurs juxtaposées au nuancier de l’aquarelliste : le quasi-même couvre le ça-change-tout : « Je » peux m’y tromper, feindre d’avoir pu m’y tromper, d’avoir été trompé, de m’y faire croire en faisant croire. Dans le jeu que les classiques appelaient l’apparence, sans fin et sans fond, la vie politique est aussi une interlocution retorse où le dupe et le non-dupe errent, échangeant leurs places, marivaudage incessant entre les Importants et les Clientèles.

L’homme politique n’est pas un trompeur puissant et rusé comme le premier adversaire de Descartes. Mais il a (il est) une façon de se tromper qui est si proche du mensonge, de la ruse ou de l’ignorance, qu’on peut les confondre dans l’après-coup — et en débattre sans conclusion. La précipitation dans la réponse optimiste, celle qui fait plaisir, anticipant une probabilité favorable, est indiscernable d’un optatif, d’une superstition, d’un mentir faible (oscillant entre le à-soi et aux autres). L’abîme de la restrictio mentalis offrit aux Jésuites du XVIIe siècle, on s’en souvient, l’abri labyrinthique de la casuistique.

« Ah ! Je me trompe… ? Mais non, attendez encore un peu… » Le président empathique et didactique, ami des concitoyens, emporté par une statistique de bon augure, un graphique « prometteur » (de l’autre côté du diagramme), fait une réponse qu’on peut prendre pour une promesse. En tout cas ça ne pourra pas avoir été un mensonge. Oui, ça s’arrange, ça vous arrange, et ça m’arrange. Le principe de plaisir (entendez du faire plaisir) entraînant l’optatif vague tombe sous les coups du principe de réalité (entendez du réel, ou nécessité). Le décisionnisme bute sur les catastrophes ou crises — qui le ridiculisent.

Morale en politique : ne jamais tenir quoi que ce soit qui ressemble à une promesse. On ne fait de promesse qu’aux enfants. Nous ne sommes pas des enfants. Ce n’est pas la peine de « nous expliquer ». Il n’y a rien à expliquer. Nous savons. La « pédagogie » est le pseudonyme de la « communisation », et réciproquement. L’atterrissage dans le réel n’a pas à être amorti ; il vient d’avoir lieu ; c’est rude, c’est tout le temps.

De Melville

L’œuvre puissante que nous attendions au cinéma, à la mesure de la Chose immense dont il s’agit, à savoir du destin « écologique », et à la profondeur en effet océane qui convient, est arrivée « sur nos écrans » ; mais pas encore reçue puisqu’en forme de documentaire sur Arte. C’est la chasse aux chasseurs de baleines par Greenpeace. Ou un avatar de Moby Dick… aujourd’hui ; inversé ; autour du Pequod revenant en Greenpeace. Les figures : l’Océan Antarctique, les grandes baleines à bosse, les prédateurs japonais, les jeunes gens de Greenpeace, les navires usines nippons, le croiseur des justes. L’Odyssée, Melville, le drame contemporain. D’abord l’Antarctique démesuré, la grise immensité de glace liquide éternelle, et l’épreuve odysséenne des « Rugissants » à traverser : où les compagnons d’Ulysse prostrés, nauséeux, vomissants, succombent presque. Puis les baleines grises, plis de l’océan, doigts de l’océan, peau et souffle de l’océan, naevi de l’océan, « dieux » de l’océan — il ne s’agit pas de reverser l’océan à la mythologie, mais à l’inverse. Ni de célébrer le monde disparu d’Achab, mais à l’inverse, de « reconnaître » la « fin » de l’Océan grâce à l’étape melvillienne ou conradienne, l’avant-dernière.

Le commandant du vaisseau vigilant, du Pequod devenu protecteur des monstres, l’homme de 40 ans beau comme Ulysse, beau comme Billy Bud, beau comme John Beard (Conrad) va perdre. C’est le monde à l’envers. Le contraire du romantisme romanesque. De son côté : droiture, savoir, mesure, habileté avec la sagesse rusée, la science des machines et de la mer — défaite. Autour de lui, avec, les compagnons aux yeux bleus ou marrons, les ordinateurs, la veille studieuse ininterrompue, le don du temps, l’assentiment. De l’autre, maîtres de l’abattoir, maîtres des moyens, sans panne, hors-la-loi des mers, refusant la langue du dialogue en haute-mer et la courtoisie des procédures, enveloppés dans la brume éternelle, prédateurs sans pénurie, les vainqueurs. Sous nos yeux les grandes baleines sont mises en containers et « conditionnées » pour les restaurateurs : le goût du sushi. Car c’est pour un goût humain, une saveur au restaurant que l’océan sera dépecé. « Economie », certes, mais elle-même aussi aléatoire que nécessaire (Monod), insensée que rationnelle : imaginez qu’en un instant la viande de baleine devienne répugnante aux humains…

Qu’est-ce que l’écologie ? Il ne s’agit pas de « statistique », ni de « protection de l’environnement » d’une espèce (dont les propriétés déterminées par la connaissance scientifique sont remplaçables « synthétiquement »). On se rappellera les pages heideggériennes sur la calculabilité de l’étant et la mise en stock de tout ce qui est, comme ressource énergétique pour l’homme — où disparaît précisément la différence de l’être et de l’étant. Il y va — en termes ontologiques sans doute, mais moins « philosophiques », moins difficiles, et pour tout dire parfaitement compréhensibles à chacun — de la différence du monde et de l’environnement, du Welt à l’Umwelt. Il y va de la grandeur (du) monde sous un de ses modes (de « l’infini » léopardien sous un de ses aspects), celui de l’Océan Maldoror. Contre la « destruction du monde » ; la beauté-monde doit tenir. C’est un combat. Malheureusement perdu.

Le dernier âge est celui de l’émotion. Qu’est-ce qui nous fait monter les larmes aux yeux ces temps-ci ? Le capitaine australien de Greenpeace ; l’ensevelissement de mondes anciens récents dans des œuvres (Le ruban blanc ; la mort de Keats…). Et encore ? La nécrologie de grands savants dans les colonnes de Le Monde. Et pour finir la pure merveille des nouveaux nés sous le regard de Freud écrivant à Lou-Andrea…

De Carlo Ginzburg

Le 16 janvier 2010, à l’invitation du Collège international de philosophie, Carlo Ginzburg est venu s’entretenir à Paris de ses livres traduits et de celui qui paraît chez Verdier (2010). Martin Rueff dirigeait la séance. Parmi les intervenants Jacques Rancière opposa sa façon de voir les choses, comme d’un idéalisme transcendantal à un réalisme de la trace. L’historien est aussi intraitable que méticuleux. Mon propos — l’amorce d’une lettre à venir — n’est pas d’entrer dans ce débat, mais de préparer quelques questions « déconstructrices » radicales, orientées à un « idéalisme » toujours moins métaphysique.

Quoi de plus matter of fact que la météorologie ? Ce sont des faits montrés en scopies, «photos de la terre». Cependant la «météorologie nationale» est nationale, voire nationaliste. Dix fois par jour elle « annonce », idéologiquement, doxalement. Ce ne sont plus des faits mais des opinions, des appréhensions, des compréhensions. Comme Milner redoute un « crépuscule de la langue » par illimitation du social, on peut craindre une subjectivisation illimitée du fait, relativisation à l’échelle d’un « sujet » collectif : tout fait est un fait social.

Il n’y a pas que du discours. Le discours peut porter sur du discours, les énoncés sur l’énoncé et l’énonciation; mais « à la fin », s’il y a un corrélat du « sur » qui n’est d’ordre discursif, et quelque chose comme l’irréductibilité d’un fait relatable, comment comprendre que dans tout contentieux l’aveu, le dire en première personne, fasse preuve, vaille pour vérité, autant que la perception, le « témoignage » ? Ou est-ce que la relation change tout ce qu’elle touche en aspect relatif au sujet? Qu’est-ce en définitive qu’un sujet ?

En ce qui concerne la vérité, voici le fait le plus massif, le sort le plus général et le plus étonnant de la factualité, la condition incontournable et infranchissable de toute recherche de vérité : les convictions humaines les plus fortes, les croyances, reposent sur l’attestation par « récits » de faits qui n’ont aucune « réalité objective », ni vérifiable, ni falsifiable. Chez les humains, qui font comme si la vérité n’était pas que pour eux, la vérité est anthropologique.

Ainsi : une femme vierge a accouché en Palestine il y a 2000 ans. Ce qui fait sens pour les hommes, ou « vérité », est indépendant de la « réalité » ou non des faits témoignés, qui sont des « miracles », c’est-à-dire des légendes. Le fait est miraculeux ; le réel est légendaire, de part en part. Aucune productibilité, ou reproductibilité « scientifique », ne gage, ne peut gager les plus « hautes vérités », celles qui mènent le monde (à sa perte).

La question est donc, en âge de raison : comment conserver (réinventer) le sens à ce dont la contingence (l’événementialité, le s’être-produit constatable) n’a plus aucune importance.

(Le cas, l’exemplarité, la marge)

L’intelligence marche à l’exemplarité : l’« idée » (l’intelligible) transparaît dans le cas pour son discernement : « empirisme perçant » ; les choses en circonstances font un « voyant » que le jugement poétique forme. Formule générale de l’adequatio véri-dique : « c’est comme si c’était comme ça ». Cela a du sens.

La difficulté (le risque d’erreur) tient alors à ceci : comment distinguer le bon exemple, ou paradigme, celui qui fait voir et va montrer, du contre-exemple ou mauvais exemple, où le marginal fait exception ; celui qui « ne compte pas vraiment », c’est-à-dire n’éclaire pas le sens — le « négligeable », que le politique ne peut négliger.

Le voyant est une synecdoque symbolisante (plutôt qu’une métonymie-métaphorique, pour nous sortir du couple infernal structuraliste, qui cherchait obstinément à discréditer la métaphore).

Je comprends la situation sur son exemplarité. Mais je peux prendre tel « cas », (« c’est le cas ! »), bien réel, pour un « voyant », alors qu’il est « à la marge » et ne me tend pas l’idée.

Ludwig Thoma

Au jour de la célébration de Goethe

 

Que cherchez-vous donc avec votre fête de Goethe,

votre bruit ne nous effraie pas,

le bon peuple des Huber et des Meier

se plaît à nouveau aux excès.

Ils baignent — n’est-ce pas le mot ? — dans le ravissement,

leur enthousiasme flambe au ciel ;

les effrayantes bombances du banquet solennel

donnent à l’âme son juste élan,

et vous vous comportez en adeptes de l’idéal !

Je vous le dis pourtant, au risque de vous agacer,

votre foule bruyante nous ne la prenons pas au sérieux,

car, après la fête, il faut bien reprendre le travail.

Que cherchez-vous donc ? Il y a cent cinquante ans

il est né, celui dont le nom est sur toutes les lèvres,

dont on vous a parlé à l’école et que

vous ne connaissez plus désormais que de loin.

Vous qui vous gargarisez du nom de Goethe,

je vous donne sans peine raison à tous,

montrez-moi seulement les fruits qu’il a produits

en cette génération tardive.

Vous êtes les mêmes, hier, aujourd’hui et demain,

et quand vos phrases magnifient l’avenir,

par bonheur pour nous, la bêtise veillera toujours

à ce qu’un noble esprit soit sans risque.

1900, p. 89

Kurt Tucholsky

À un bonze

 

Un jour, nous avons été égaux l’un et l’autre.

Tous deux prolétaires de l’Empire allemand,

tous deux respirant le même air,

tous deux dans le même boyau puant la sueur;

même atelier, même salaire,

même maître, même corvée —

tous deux le même misérable réduit de cuisine…

            Camarade, te souviens-tu encore ?

Mais toi, camarade, tu étais plus adroit que moi.

Virer de bord — tu étais passé maître.

Il nous fallait souffrir sans broncher,

mais toi — tu savais parler.

Tu connaissais les livres et les brochures,

tu savais mieux tenir la plume.

Foi donnée, foi reçue — nous te croyions loyal !

            Camarade, te souviens-tu encore ?

Tout ça aujourd’hui, c’est du passé.

On n’accède à toi que par l’antichambre.

Tu fumes après le repas d’épais cigares,

te moques des fous et des agitateurs de rues.

Tu ne sais plus rien des anciens camarades,

mais es partout invité.

Tu hausses les épaules en buvant un Hennessy

et représentes la social-démocratie.

Tu es en paix avec le monde.

N’entends-tu jamais, par une nuit obscure,

une voix t’avertir à bas bruit :

            — Camarade, n’as-tu pas honte ?

1923, p. 514

Siegfried von Vegesack

Occultisme allemand

Nous sommes le peuple des cultes fabuleux,

honorant toutes les merveilles qui ont jamais existé.

Nous raffolons d’occulte

et avons lu sagement notre Steiner.

Nous aimons nos vieux généraux,

surtout s’ils ont perdu la guerre.

Nous avons une âme très occulte

et de moins occultes oreilles d’âne.

Doucement, doucement —

nous sommes de parfaits innocents :

l’âme allemande, voyez-vous, est occulte !

Nous n’avons, il est vrai, ni poudre ni armes,

mais nous nous armons gaiment pour de nouveaux hauts faits:

un grand peuple a toujours à faire —

pour de nouvelles guerres, il y a de nouveaux États.

L’Ouest, il est vrai, nous est malheureusement fermé,

mais à l’Est le brave a la voie libre :

Dieu dans sa sottise l’a interdit,

mais nous, Allemands, nous châtierons nos ennemis!

Doucement, doucement —

nous sommes de parfaits innocents :

Nous armons, c’est vrai — mais jamais que de façon occulte !

Nous sommes le peuple des plus libres démocrates,

des plus merveilleuses et belles républiques :

elle entretient ses vieux potentats

et fête ses princes en musique.

Ses élites, elle les traite il est vrai de « traîtres »,

et brasse la boue avec délices,

mais protège et caresse les factieux,

qui fusillent les meilleurs de ses fils.

Doucement, doucement –

nous sommes de parfaits innocents :

la république allemande est encore un peu occulte !

1925, p. 519-520

 

Michel Deguy