Billet — Fin du Débat

Michel Deguy
par Michel Deguy

Les statistiques ne mentent pas ; comment le feraient-elles ? Mesures d’exactitude de certains « faits » prédéterminés par l’intelligence calculatrice, elles n’ont pas de rapport à la vérité. La jauge en unités de mesures « scientifiques » n’est pas exercice de jugement. Si « l’Islam » est en cause, par exemple, la question n’est pas de compter les musulmans qui « ne reconnaissent pas la République », quelques pour cents, mais celle de la porosité entre la conviction fanatique sectaire et un état d’esprit qui « comprend » les professions de foi extrêmes et dans la rue (ou à la maison) restent les bras ballants, tous concitoyens qu’ils sont, devant les « séparatistes » ou séparés : qui ne se joignent pas à « Je suis Charlie », qui n’admettent pas le « blasphème » donc la laïcité [1]. La question est celle de l’osmose entre la passivité et le délit ou le crime ; entre les « gens » et la violence haineuse.

Sans doute les Gilets jaunes sont-ils de braves concitoyens incapables de tuer, mais « braves » en est venu à signifier « lâches ». Le fait récent le plus important dans cette démocratie est celui de l’abstention massive aux élections. L’État de droit n’intéresse plus, dit-on, et la porosité entre les abstentionnistes indifférents ou ignares et les ennemis des serviteurs de la chose publique fait l’événement.

 

Querelle sur l’ensauvagement ? Pas de quoi : si un lâcher de pollution dans un fleuve perpétré par une firme industrielle est qualifié de « rejet sauvage », alors un lâcher de haine doxique ou de bêtise superstitieuse complotiste est de de la sauvagerie. Si les passagers du bus criaient « Bande de sauvages ! » aux tabasseurs du conducteur, ou les voisins paisibles aux molesteurs des pompiers, ce serait le commencement de la sagesse et du rendre-la-justice. L’incivilité est sauvagement sauvageonne, et il ne s’agit pas de statistiques, mais de réseaux sociaux. Le sociétal est réseau de réseaux, et le cancer ronge la « société ». Question de « sémantique », dit la télé… Question oiseuse à côté des « ressentis », et du « réel » statistique ? Il n’en est rien. Les choses, les mots et le sens sont « le même ».

 

C’est pourquoi une considération mondialisée des choses n’est pas une digression. Les régimes des puissances surarmées qui s’affrontent sont des dictatures innovées (plutôt qu’innovantes) qui devraient être nommés du nom de leurs autocrates : trumpisme, poutinisme, xiisme, erdoganisme, bolsonarisme, johnsonisme (j’interromps la liste effarante sans recenser les petites répliques homothétiques telles que orbanisme, dudaïsme ou nétanyahouïsme…). Ce sont des national-populismes – eux-mêmes en guerres civiles intestines. Sans Peuples, mais en masses chaotiques d’opinions sociétales des « gens » asservis à la non-vérité publicitaire du fake. Il n’y a plus de « vérité » au sens des Lumières de l’intelligence « intellectuelle » jugeante qui avait pu (r)établir la vérité dans l’Affaire Dreyfus. D’un mot, la Paix, projet de Kant, est devenue obsolète.

 

En France, une étape de cette dégradation irrésistible est marquée par la fin du débat du Débat (Nora/Gauchet). Calamité à peine signalée sur les « plateaux » médiatiques, et pour cause. Les revues (autrement dit la Lecture) devraient protester… contre l’éditeur ?

Les bras nous en tombent, de plus en plus ballants, et donc complices.

Michel Deguy


Note

 

[1] La laïcité est un service public a-thée. L’État de droit et la loi civile prolongent la loi morale : il n’y a pas de Loi de Dieu (quel que soit son nom) au-dessus de la loi des hommes ; parce que la loi de Moïse (par exemple) est loi humaine.