Billet — La publicité, Mère de tout le Fake

Michel Deguy
par Michel Deguy

« La vraie vie est enfin présente : c’est une application. »

« Journée sans tabac ! proclame le Care, semaine sans viande ! janvier sans alcool ! » Essayez une journée, que dis-je, une heure sans publicité ! L’économie s’arrête. La seule grève totale que la CGT devrait lancer pour immobiliser « un monde qui bouge » dans un seul sens (pulsion de mort ?) – mais à laquelle elle n’appelle pas.

 

Je hais la publicité. Mais la question n’est pas qu’un certain je la haïsse ; elle est de montrer en quoi elle est haïssable. L’économie de la destruction créatrice, pensée unique de la mondialisation, repose en cette séquence : croissance par la consommation ; consommation par la relance de la novation ; novation par la publicité : un rasoir à quatre lames, c’est bien, mais c’est moins bien qu’un rasoir à cinq lames. Un aspirateur, ça marche bien, mais moins bien qu’un aspirateur intelligent qui « vous change la vie » : le robot domestique vous « libère » pour tweeter votre « colère » sur les réseaux sociaux.

 

En quoi consiste l’énoncé publicitaire ? Il n’est ni vérifiable ni réfutable ; il est non poppérien. Avec lui, en lui et par lui nous sommes sortis du jugement. Tout est faux. L’Oréal vous rajeunit (puisque je le vaux bien). La publicité est la mère du fake. « Persil lave plus blanc », ce n’était pas trop grave, parce qu’il y a trente ans notre existence n’était pas screenisée. Elle l’est entièrement ; la vraie vie est enfin présente : c’est une application.

 

L’emprise de la publicité est plus puissante que la propagande himmlerienne en rêva jamais. Minute par minute le temps est absorbé en « images » sonorisées. Tout est consommé – par les fake news, dont le régime trumpien est l’expansion « planétaire ».

 

Que montre la publicité ? Une auto dernier modèle roule seule sur une corniche méditerranéenne de rêve. Un couple idéal, au premier jour du paradis des vacances, sur une autoroute déserte. Ce qui n’eut, n’a et n’aura jamais lieu. Rien à voir avec la bagnole – encombrements, paralysie, pollution : Lagos, Paris, Bagdad, Pékin…

 

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La publicité corrode et détruit le parler des langues. Son régime asservissant est globish, l’esperanto commercial angliche émis par la première puissance économique. Et la servitude volontaire française une honte dont aucun Klemperer ne pourra récapituler les « éléments de langage » métastasiques. Les anglo-américains n’ont qu’une avance sur les autres humains, mais c’est une « avancée » générale, irrattrapable, définitive : ils parlent anglais. Ce qui précipite Boris Johnson dans l’illusion victorienne du Brexit. Un spectre hante le « Royaume Uni » : le fantôme du Commonwealth.

 

La chose publique spacieuse des Lumières allait en deux siècles se pervertir en « publicité » dans sa signification insensée actuelle, la fausseté (fakerie) universelle. Le rêve américain eût été le cauchemar de Kant – s’il avait pu un instant imaginer ce monstrueux détournement plongeant dans l’irréalité l’économie de « la richesse des Nations ».

La question demeure : pourquoi  les économistes ne s’intéressent pas à ce trou noir de leur « science » ?

 

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America first ?

L’ultime mutation de Sapiens Sapiens (Sapiens contre Sapiens, titre de Pascal Pick), l’américanthrope, vit sa vie en « rêve américain ». L’histoire de l’Amérique états-unienne – depuis la conquête génocidaire de l’Ouest en passant par la Sécession, la guerre hispano-américaine, les guerres mondiales et leur apocalypse hirochimique, l’interminable guerre du Vietnam, celle de Bush en Irak, et maintenant la trumpienne guerre économique mondiale – est une guerre perpétuelle.

 

Pour nous « représenter » ce rêve éveillé en une scène filmique dont Superman nous fournit le scénario, entrons à la Maison Blanche. Une Dame Blanche nous y accueille, conseillère évangéliste du Président qui murmure à l’oreille du tweeter ses prières (in God we trust) et ses promesses à Nethanyaou. C’est une femme. La femme est hôtesse.

Dans la maison américaine, c’est la climatisation qui compte – non le réchauffement climatique. Cette « clim » centrale, dont il suffirait de relever le seuil de deux degrés pour épargner à la terre sa carbonisation, le care n’en a cure. Le rêve est climatisé, cauchemar pour Henry Miller. Les serviteurs sont noirs, comme dans les campus. La hantise de l’immigration, du métissage coloré, de l’extinction du Whasp, des haines communautaires, se partagent les on-dit et le non-dit. Le social est judiciarisé, tout finit au prétoire. Au nom du deuxième amendement, la Rifle Association distribue les armes. La tuerie interrompt la scolarisation. L’intelligence artificielle gère la maison, les robots anthropoïdes pullulent au service des enfants-rois. Trump s’appelle Donald.

« When the world was America » ? When God was American. When the world will become America…

Les Très-riches prennent leur billet pour d’autres « planètes » ; et leur pharmacie pour l’immortalité.

Michel Deguy