Non-sens — L’argent, suite

Michel Deguy
par Michel Deguy

Nous joignons nos voix au tollé que provoque la rémunération
des grands patrons français.

Ils se servent ; c’est tout. Le peuple jadis parlait de voleurs. Il n’y a presque rien à « expliquer » ; ce n’est pas une affaire de « communication » — de « mauvaise communication » du Medef.

Il y a un siècle, Charles Péguy résumait ; par exemple ainsi :

 

« La bourgeoisie capitaliste par contre a tout infecté. Elle s’est infectée elle-même et elle a infecté le peuple, de la même infection. Elle a infecté le peuple doublement ; et en elle-même restant elle-même ; et par les portions transfuges d’elle-même qu’elle a inoculées dans le peuple.

« Elle a infecté le peuple comme antagoniste ; et comme maîtresse d’enseignement.

« Elle a infecté le peuple elle-même, en elle-même et restant elle-même. Si la bourgeoisie était demeurée non pas tant peut-être ce qu’elle était que ce qu’elle avait à être et ce qu’elle pouvait être, l’arbitre économique de la valeur qui se vend, la classe ouvrière ne demandait qu’à demeurer ce qu’elle avait toujours été, la source économique de la valeur qui se vend.

« On ne saurait trop le redire, c’est la bourgeoisie qui a commencé à saboter et tout le sabotage a pris naissance dans la bourgeoisie. C’est parce que la bourgeoisie s’est mise à traiter comme une valeur de bourse le travail de l’homme que le travailleur s’est mis, lui aussi, à traiter comme une valeur de bourse son propre travail. C’est parce que la bourgeoisie s’est mise à faire perpétuellement des coups de bourse sur le travail de l’homme que le travailleur, lui aussi, par imitation, par collusion et encontre, et on pourrait presque dire par entente, s’est mis à faire continuellement des coups de bourse sur son propre travail. « C’est parce que la bourgeoisie s’est mise à exercer un chantage perpétuel sur le travail de l’homme que nous vivons sous ce régime de coups de bourse et de chantage perpétuel que sont notamment les grèves : ainsi est « C’est parce que
la bourgeoisie s’est mise à traiter comme une valeur de bourse le travail de l’homme que le travailleur
s’est mis, lui aussi,
à traiter comme une valeur de bourse
son propre travail. » Charles Péguy
disparue cette notion du juste prix, dont nos intellectuels bourgeois font aujourd’hui des gorges chaudes, mais qui n’en a pas moins été le durable fondement de tout un monde. » [1]

 Il faut bien que cette sous-classe sociale, celle des « patrons » dans les slogans et la presse, ait évolué pour en arriver là — jadis « élite bourgeoise », c’est-à-dire qui avait reçu la bonne éducation chez les Pères, et lu quelques grandes œuvres. Une sœur était nonne, un frère aumônier et un frère professeur ; on savait par l’Evangile ou Péguy, Diogène ou Montaigne, Molière ou Rousseau, que penser de l’argent — même avant d’avoir entendu parler de Marx à la fac.

 

Honte aux Bénéficiaires, que Madame Royal vient d’appeler prédateurs. Il n’y a pas à disserter longtemps. Honte à la puérilité des alibis menteurs, ersatz de culture. Le langage du mérite et de la récompense (de la « prédestination »…) est un langage pré-philosophique de superstition. Socrate en dix minutes eût mis le bonnet d’âne aux patrons dorés. Premièrement, ce qui arrive, arrive par chance — ou hasard, si vous préférez ! Deuxièmement, il n’y a aucun rapport rationnel ni raisonnable entre un talent et un salaire, une compétence et un profit, une responsabilité et sa rémunération. On « récompense » les enfants, non les hommes. Un commandant de sous-marin nucléaire (même russe) qui tient la fin du monde sous son index, combien devrait-il « gagner » ? Mais le conducteur de car, qui a la vie de 60 enfants (dont quelques fils de PDG) sous son volant ? La preuve du non-sens de vos « exigences légitimes », Messieurs, s’il en fallait une autre : le chiffre extravagant de vos « Bonus » est tel qu’on ne se rappelle plus, à peine l’a-t-on lu dans la gazette, à un zéro près s’il s’agit de 1,4 ou 14, ou 140 millions d’euros. Il n’y a pas de pourquoi. (Et regardez, pendant que nous parlons, les footballeurs et les stars qui baissent le regard et quittent la salle de conférences).

 

Mais avant toute cette affaire de « récompense », avant ce partage furtif au Grand Jeu des millions, du banco de la Loterie, il s’agirait d’avoir un jugement éclairé (oui, comme on le cherchait au temps des Lumières) au sujet des rétributions, des salaires, des prix. Et de recommencer depuis le début, c’est-à-dire par la pensée du juste et de l’injuste, par la « philosophie ».

Et ils se cachent ! Secret de famille ! Vie privée ! Confidentialité ! Quand la seule règle convenable du capitalisme (américain) c’était la transparence ! Salaire affiché dans le couloir ! Et s’ils le dissimulent, c’est qu’ils ont honte, comme les prévenus à l’entrée du prétoire. Ce qui est clandestin est mafiosique, c’est très simple. Si vous ne pouvez pas avouer à vos concitoyens « ce que vous gagnez », réellement ; vos « revenus » (avec tous les avantages, Messieurs les Sénateurs), c’est que vous êtes coupables, et honteux. La preuve : dès que ces gains deviennent publics (et cela arrive), les voici qui s’excusent, et qui restituent (un peu).

Eric Woerth, ministre, emploie l’expression « Quand il réussit, le patron se paye ». C’est tout simple. Oui, c’est l’expression populaire, se payer sur la bête.

Mais pourquoi le patron « se paye-t-il » ?

Michel Deguy

 


Note

[1] Charles Péguy, Œuvres en prose, Pléiade, p. 1054